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Points clés
Dans le cadre du projet d’Observatoire départemental des solidarités alimentaires de l’Hérault (Obsoalim34 [1]), un diagnostic qualitatif de la précarité alimentaire a été conduit en 2024-2025 par la Chaire Unesco Alimentations du monde et le Conseil départemental de l’Hérault sur deux territoires pilotes : le Grand Pic Saint-Loup et le Gangeois.
Les cartographies tirées de la plateforme numérique [2] ont permis d’engager les échanges avec les acteur·ice·s de ces territoires héraultais, autour des problématiques rencontrées dans la lutte contre la précarité alimentaire. Le diagnostic vise à expérimenter une approche qualitative, afin de mieux appréhender les situations de précarité alimentaire à l’échelle locale et d’approfondir la compréhension des enjeux liés à l’accès à l’alimentation. En favorisant la mise en relation entre acteur·ice·s, cette démarche entend impulser une dynamique commune dans des territoires où la thématique de la lutte contre la précarité alimentaire n’a pas été investie collectivement, en dépit d’un fort intérêt exprimé localement. Enfin, la démarche ambitionne de tester une méthode qualitative de diagnostic de précarité alimentaire qui soit adaptable et réplicable sur d’autres territoires.
Un rapport détaillé du diagnostic permet d’approfondir les constats, les actions engagées et ressources mobilisées dans les deux territoires ainsi que les pistes d’améliorations identifiées.
Quelles précarités alimentaires sur le territoire ?
Lors des entretiens, les acteur·ice·s rencontré·e·s (associations, acteur·ice·s sociaux·ales, communes, etc. voir méthodologie) ont mis en lumière une diversité d’obstacles qui entravent l’accès à l’alimentation pour les personnes en situation de précarité.
Le premier frein est d’ordre financier. Un fait abondé par la littérature sur la précarité alimentaire. La crise du Covid et l’inflation, entre autres, ont renforcé les difficultés économiques pour un nombre croissant de foyers. Les professionnel·le·s de terrain observent une forme de pérennisation du recours à l’aide alimentaire. La capacité des ménages à compléter cette aide par leurs propres moyens tend à diminuer, en particulier dans le Gangeois, où les vulnérabilités économiques sont plus marquées que dans le Grand Pic Saint-Loup.
L’isolement est également mentionné comme facteur aggravant de la précarité alimentaire. Certaines catégories de population particulièrement exposées (personnes seules, âgées, familles monoparentales) sont surreprésentées, notamment dans le Gangeois. Les acteur·ice·s évoquent la perte de plaisir et de convivialité qui peut contribuer à un appauvrissement de l’alimentation. Des freins matériels et pratiques sont aussi relevés. Le manque d’équipements de cuisine limite les possibilités de conservation et de préparation des aliments. Les freins peuvent également être culturels. Des personnes en situation de précarité n’osent pas fréquenter certains lieux d’approvisionnements (marché de producteur·ice·s ou magasin bio, par exemple) par sentiment d’illégitimité. Le faible niveau de connaissances et de compétences des personnes – qui rencontreraient des difficultés à transformer les produits de l’aide alimentaire – est mis en avant, de même que le manque d’informations dans l’accès aux aides ou de visibilité de certaines actions.
La dimension rurale des deux territoires renforce certaines difficultés. En effet, le Gangeois est un territoire mal desservi, qui cumule isolement géographique et faible densité de population. Le Grand Pic Saint-Loup mêle des zones périurbaines proches de Montpellier à des espaces plus ruraux. Dans ces contextes, la mobilité constitue un enjeu majeur : la dépendance à la voiture (et les coûts impliqués) et la rareté des transports en commun compliquent l’accès aux services et commerces. Par ailleurs, si les solidarités de proximité (famille, voisinage) peuvent faciliter l’accès à l’alimentation, l’interconnaissance propre aux milieux ruraux renforce le sentiment de gêne ou de honte à demander de l’aide, d’autant plus lorsque les démarches passent par des élu·e·s ou agent·e·s municipaux·ales. Les acteur·ice·s consulté·e·s évoquent ainsi un non recours à l’aide alimentaire significatif, bien que difficile à quantifier.
Dans les deux territoires, des acteur·ice·s publics·iques et associatifs·ives s’organisent pour lutter contre la précarité alimentaire à travers une diversité d’actions. Certaines structures mènent plusieurs de ces activités.
Leur mise en œuvre repose sur la mobilisation de ressources à la fois financières, humaines et matérielles qui s’articulent de façon singulière au sein de chaque structure.
Innover pour faire face aux enjeux locaux
Rendre l’accès à l’aide alimentaire plus équitable
L’accès à l’aide alimentaire est inégal sur les deux territoires. Dans le Grand Pic Saint-Loup, l’unique association de distribution est située au sud et dans le Gangeois, l’offre se concentre autour de Ganges. Seuls cinq CCAS proposent une aide, limitée aux habitant·e·s de leur commune, créant ainsi des « zones blanches », parfois aggravées par des difficultés de mobilité des bénéficiaires. De plus, les créneaux de distribution (souvent limités par les disponibilités de locaux) ne sont pas toujours adaptés aux contraintes des bénéficiaires et des bénévoles.
Les modalités d’accès aux aides varient d’une structure à l’autre, ce qui complique les parcours des personnes et soulève des questions d’équité. Par exemple, le seuil du reste à vivre (montant restant à un ménage après déduction des charges fixes) donnant droit aux distributions d’aide alimentaire varie entre 7 et 13 euros par jour selon les structures. Par ailleurs, l’évaluation des situations n’est pas toujours réalisée par des professionnel·le·s de l’action sociale (dans les CCAS, les élu·e·s sont principalement chargé·e·s de l’orientation), ce qui interroge quant à la qualité de l’accueil.
Enfin, certaines associations (notamment celles qui s’inscrivent dans des formes alternatives d’aide alimentaire) se heurtent à des contradictions entre leurs principes d’action – qui visent à engager les adhérent·es dans la durée – et les logiques institutionnelles – qui imposent d’alterner les publics bénéficiant d’un dispositif donné.
Pour améliorer la lisibilité et la coordination des actions, il serait intéressant de mettre en place un réseau local d’échange d’informations.
Dans le Grand Pic Saint-Loup, un projet de Syndicat intercommunal à vocation unique (Sivu) vise à améliorer la couverture spatiale en aide alimentaire, via la coopération intercommunale, tout en apportant une réponse professionnalisée aux besoins sociaux du territoire. Concrètement, il s’agit de définir une politique d’action sociale à l’échelle d’un groupe de communes et de mutualiser les moyens. Cela via l’embauche d’un.e professionnel·le du travail social et l’élargissement de l’accès à l’aide alimentaire déjà mise en place par le CCAS d’une commune aux habitant·e·s de l’ensemble des communes du Sivu.
Diversifier et améliorer la qualité des denrées proposées
L’enquête corrobore les constats de la littérature scientifique concernant les denrées issues de l’aide alimentaire : manque de diversité, inadéquation avec les besoins des personnes, faible qualité de certains produits, notamment frais. Pour pallier ces difficultés, les associations adoptent diverses stratégies, telles que la régulation des stocks, le tri des produits, le recours à des dons issus de jardins partagés ou privés, ou des achats ponctuels de produits pour compléter les colis de la Banque alimentaire.
Enfin, certains acteur·ice·s souhaiteraient renforcer les partenariats avec des producteur·ice·s, pour proposer des produits frais, de qualité et locaux. Cette dynamique se heurte à plusieurs freins : une offre agricole limitée et peu diversifiée, un manque de lieux de stockage et de temps.
Mieux identifier les difficultés, besoins et attentes des personnes
D’après les acteur·ice·s rencontré·e·s, une part conséquente des personnes en situation de précarité alimentaire reste invisible. Le non-recours à l’aide alimentaire est important, notamment en raison du poids de l’interconnaissance en milieu rural, qui pousse à cacher ses difficultés. Quant aux actions qui ne relèvent pas de l’aide alimentaire en nature (restauration solidaire, ateliers cuisine, etc.), elles sont parfois en décalage avec les besoins réels des personnes.
Des initiatives d’« aller vers » peuvent être mises en place. Une association du Gangeois propose, par exemple, un accueil centré sur la mixité sociale, l’accompagnement progressif et le développement de réseaux locaux afin de limiter la stigmatisation. Plus généralement, la co-construction des activités avec les personnes concernées permettrait de mieux répondre à leurs attentes.
Soutenir les dispositifs complémentaires à l’aide alimentaire distributive
La diversité des enjeux et besoins en matière de précarité alimentaire exige une pluralité de dispositifs complémentaires. Dans les deux territoires, des projets d’épiceries sociales et solidaires sont à l’étude, afin d’élargir la gamme des produits, limiter la stigmatisation et créer des espaces d’échanges conviviaux propices à l’accompagnement social et à l’accès aux droits. Ce type de dispositif nécessite néanmoins des locaux adaptés et des ressources humaines suffisantes. Notre enquête a révélé l’importance de co-construire, entre acteur·ice·s locaux·ales, les modalités de fonctionnement et de gouvernance de ces lieux, afin de mutualiser les ressources et coordonner les actions.
De plus, les associations qui proposent des activités culturelles ou éducatives sur l’alimentation peinent à être reconnues comme actrices de la lutte contre la précarité alimentaire, en raison d’un cloisonnement institutionnel et d’un manque de financements pérennes. Elles appellent à des partenariats renforcés avec les collectivités, notamment à travers des conventions pluriannuelles.
Enfin, certains acteur·ice·s souhaiteraient créer des lieux autour de l’alimentation, afin d’améliorer la logistique, favoriser la convivialité, sensibiliser aux enjeux alimentaires et environnementaux et renforcer les liens entre producteur·ice·s locaux·ales et associations.
Renforcer le portage politique dans la lutte contre la précarité alimentaire
Les acteur·ice·s interrogé·e·s ont souligné un « manque de volonté politique locale » sur la question de la précarité alimentaire, qu’ils/elles expliquent par une méconnaissance des réalités sociales et par le fait que le sujet ne relève pas des compétences obligatoires des collectivités. En l’absence de chef de file, la thématique est traitée de façon marginale.
Certain·e·s voient dans les projets alimentaires territoriaux (PAT) un levier intéressant pour mettre ces enjeux à l’agenda politique. Dans le Grand Pic Saint-Loup, le PAT engagé depuis 2016 reste centré sur les problématiques agricoles. Néanmoins, pour se conformer aux nouvelles exigences ministérielles de labellisation, les porteurs de PAT devront se saisir des objectifs socio-économiques de lutte contre la précarité alimentaire.
Développer les coopérations entre acteur·ice·s
Le manque de coordination entre acteur·ice·s locaux·ales ressort des entretiens. Fait qui s’explique en partie par un manque de visibilité mutuelle, des désaccords politiques ou difficultés relationnelles, une mise en concurrence des structures pour leur financement (via des appels à projets, par exemple) et l’attachement de certaines communes à leurs compétences sociales. S’ensuivent des doublons d’actions, des difficultés d’orientation des publics et un éparpillement des ressources.
Créer des espaces de concertation décloisonnés, réunissant structures associatives et publiques, semble nécessaire. Le rapport complet présente plusieurs initiatives inspirantes en ce sens, déjà à l’œuvre dans d’autres territoires.
Conclusion
Ce diagnostic a mis en lumière les réalités territoriales en matière de précarité alimentaire, à partir du point de vue des acteur·rice·s impliqué·e·s. Les constats issus de l’enquête qualitative confirment ceux formulés dans la littérature scientifique. La précarité alimentaire ne se limite pas à un manque d’accès à de la nourriture en quantité suffisante, mais relève d’un ensemble de dimensions (économiques, socio-culturelles, pratiques, spatio-temporelles) qui interagissent. En milieu rural, les difficultés de mobilité, le contexte d’interconnaissance ou encore les faibles densités de services, peuvent constituer des obstacles supplémentaires dans l’accès à l’alimentation des personnes en situation de précarité.
La démarche a ainsi favorisé une compréhension commune des enjeux et permis l’expression d’un besoin partagé concernant l’identification des initiatives et ressources existantes. Elle a mis en évidence le cloisonnement des dispositifs et le manque de reconnaissance de l’action menée par certaines structures en matière de lutte contre la précarité alimentaire, mais aussi une diversité de pistes d’innovation. Enfin, les temps d’échanges proposés ont contribué à renforcer l’interconnaissance entre les acteur·rice·s des deux territoires, posant ainsi les jalons d’une dynamique collective à construire. La poursuite de cette dynamique nécessitera non seulement un effort de coordination mais surtout une volonté de coopération, laquelle apparaît encore limitée pour certain·e·s acteur·rice·s.
Méthodologie
Le diagnostic s’est déroulé en plusieurs étapes, entre fin
2024 et début 2025.
– 1. Un recensement des acteur·ice·s des deux territoires : responsables, salarié·e·s et bénévoles des structures d’aide alimentaire ou de solidarités alimentaires, élu·e·s des CCAS, travailleurs·euses sociaux·ales, chargé·e·s de mission PAT, élu·e·s de communes.
– 2. Une réunion de travail collectif avec les acteur·ice·s pour identifier les contraintes locales en matière de lutte contre la précarité alimentaire et les problématiques autour desquelles structurer ce diagnostic. Puis, des entretiens semi-directifs ont été menés auprès d’associations, d’acteur·ice·s sociaux·ales, de communes et de communautés de communes des deux territoires (principalement les acteur·ice·s recensé·e·s lors de l’étape 1). 19 entretiens ont été réalisés ; 8 sur le secteur du Gangeois et 11 sur le Grand Pic Saint-Loup, soit 35 personnes rencontrées.
– 3. Une réunion de restitution afin de présenter les premiers résultats et d’approfondir certaines thématiques et pistes d’innovation lors d’ateliers. Ainsi, ce diagnostic a articulé des temps d’enquête et de co-construction avec les acteur·ice·s du territoire, d’analyse des ressources complémentaires transmises par ces acteur·ice·s et de croisement avec des ressources issues de la revue de la littérature.
Ainsi, ce diagnostic a articulé des temps d’enquête et de co-construction avec les acteur·ice·s du territoire, d’analyse des ressources complémentaires transmises par ces acteur·ice·s et de croisement avec des ressources issues de la revue de la littérature.